Les Faux-Monnayeurs (incipit)

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André Gide - Non-Music, Littérature Française

Les Faux-Monnayeurs (incipit)

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[Premi�re partie. Paris Chapitre I - Le jardin du Luxembourg] �C'est le moment de croire que j'entends des pas dans le corridor�, se dit Bernard. Il releva la t�te et pr�ta l'oreille. Mais non: son p�re et son fr�re a�n� �taient retenus au Palais; sa m�re en visite; sa sSur � un concert; et quant au pu�n�, le petit Caloub, une pension le bouclait au sortir du lyc�e chaque jour. Bernard Profitendieu �tait rest� � la maison pour potasser son bachot ; il n'avait plus devant lui que trois semaines. La famille respectait sa solitude ; le d�mon pas. Bien que Bernard e�t mis bas sa veste, il �touffait. Par la fen�tre ouverte sur la rue n'entrait rien que de la chaleur. Son front ruisselait. Une goutte de sueur coula le long de son nez, et s'en alla tomber sur une lettre qu'il tenait en main: ��a joue la larme, pensa-t-il. Mais mieux vaut suer que de pleurer.� Oui, la date �tait p�remptoire. Pas moyen de douter: c'est bien de lui, Bernard, qu'il s'agissait. La lettre �tait adress�e � sa m�re; une lettre d'amour vieille de dix-sept ans; non sign�e. �Que signifie cette initiale? Un V, qui peut aussi bien �tre un N& Sied-il d'interroger ma m�re?& Faisons cr�dit � son bon go�t. Libre � moi d'imaginer que c'est un prince. La belle avance si j'apprends que je suis le fils d'un croquant! Ne pas savoir qui est son p�re, c'est �a qui gu�rit de la peur de lui ressembler. Toute recherche oblige. Ne retenons de ceci que la d�livrance. N'approfondissons pas. Aussi bien j'en ai mon suffisant pour aujourd'hui.� Bernard replia la lettre. Elle �tait de m�me format que les douze autres du paquet. Une faveur rose les attachait, qu'il n'avait pas eu � d�nouer; qu'il refit glisser pour ceinturer comme auparavant la liasse. Il remit la liasse dans le coffret et le coffret dans le tiroir de la console. Le tiroir n'�tait pas ouvert; il avait livr� son secret par en haut. Bernard rassujettit les lames disjointes du plafond de bois, que devait recouvrir une lourde plaque d'onyx. Il fit doucement, pr�cautionneusement, retomber celle-ci, repla�a par dessus deux cand�labres de cristal et l'encombrante pendule qu'il venait de s'amuser � r�parer. La pendule sonna quatre coups. Il l'avait remise � l'heure. �Monsieur le juge d'instruction et Monsieur l'avocat son fils ne seront pas de retour avant six heures. J'ai le temps. Il faut que Monsieur le juge, en rentrant, trouve sur son bureau la belle lettre o� je m'en vais lui signifier mon d�part. Mais avant de l'�crire, je sens un immense besoin d'a�rer un peu mes pens�es et d'aller retrouver mon cher Olivier, pour m'assurer, provisoirement du moins, d'un perchoir. Olivier, mon ami, le temps est venu pour moi de mettre ta complaisance � l'�preuve et pour toi de me montrer ce que tu vaux. Ce qu'il y avait de beau dans notre amiti�, c'est que, jusqu'� pr�sent, nous ne nous �tions jamais servis l'un de l'autre. Bah! un service amusant � rendre ne saurait �tre ennuyeux � demander. Le g�nant, c'est qu'Olivier ne sera pas seul. Tant pis! je saurai le prendre � part. Je veux l'�pouvanter par mon calme. C'est dans l'extraordinaire que je me sens le plus naturel.� La rue de T&, o� Bernard Profitendieu avait v�cu jusqu'� ce jour, est toute proche du jardin du Luxembourg. L�, pr�s de la fontaine M�dicis, dans cette all�e qui la domine, avaient coutume de se retrouver, chaque mercredi entre quatre et six, quelques-uns de ses camarades. On causait art, philosophie, sports, politique et litt�rature. Bernard avait march� tr�s vite; mais en passant la grille du jardin il aper�ut Olivier Molinier et ralentit aussit�t son allure. L'assembl�e ce jour-l� �tait plus nombreuse que de coutume, sans doute � cause du beau temps. Quelques-uns s'y �taient adjoints que Bernard ne connaissait pas encore. Chacun de ces jeunes gens, sit�t qu'il �tait devant les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel. Olivier rougit en voyant approcher Bernard et, quittant assez brusquement une jeune femme avec laquelle il causait, s'�loigna. Bernard �tait son ami le plus intime, aussi Olivier prenait-il grand soin de ne para�tre point le rechercher; il feignait m�me parfois de ne pas le voir. Avant de le rejoindre, Bernard devait affronter plusieurs groupes, et, comme lui de m�me affectait de ne pas rechercher Olivier, il s'attardait. Quatre de ses camarades entouraient un petit barbu � pince-nez, sensiblement plus �g� qu'eux, qui tenait un livre. C'�tait Dhurmer. �Qu'est-ce que tu veux, disait-il en s'adressant plus particuli�rement � l'un des autres, mais manifestement heureux d'�tre �cout� par tous. J'ai pouss� jusqu'� la page trente sans trouver une seule couleur, un seul mot qui peigne. Il parle d'une femme; je ne sais m�me pas si sa robe �tait rouge ou bleue. Moi, quand il n'y a pas de couleurs, c'est bien simple, je ne vois rien.� Et par besoin d'exag�rer, d'autant plus qu'il se sentait moins pris au s�rieux, il insistait: �Absolument rien.� Bernard n'�coutait plus le discoureur; il jugeait mals�ant de s'�carter trop vite, mais d�j� pr�tait l'oreille � d'autres qui se querellaient derri�re lui et qu'Olivier avait rejoints apr�s avoir laiss� la jeune femme; l'un de ceux-ci, assis sur un banc, lisait l'Action fran�aise. Combien Olivier Molinier, parmi tous ceux-ci, para�t grave! Il est l'un des plus jeunes pourtant. Son visage presque enfantin encore et son regard r�v�lent la pr�cocit� de sa pens�e. Il rougit facilement. Il est tendre. Il a beau se montrer affable envers tous, je ne sais quelle secr�te r�serve, quelle pudeur, tient ses camarades � distance. Il souffre de cela. Sans Bernard, il en souffrirait davantage.

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  • André Gide