L’étranger (Première partie : Chapitre I)

Albert Camus - Non-Music, Littérature Française
L’étranger (Première partie : Chapitre I)
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Lyrics
Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-�tre hier, je ne sais pas. J'ai re�u un t�l�gramme de l'asile : � M�re d�c�d�e. Enterrement demain. Sentiments distingu�s. � Cela ne veut rien dire. C'�tait peut-�tre hier. L'asile de vieillards est � Marengo, � quatre-vingts kilom�tres d'Alger. Je prendrai l'autobus � deux heures et j'arriverai dans l'apr�s-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demand� deux jours de cong� � mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai m�me dit : � Ce n'est pas de ma faute. � Il n'a pas r�pondu. J'ai pens� alors que je n'aurais pas d� lui dire cela. En somme, je n'avais pas � m'excuser. C'�tait plut�t � lui de me pr�senter ses condol�ances. Mais il le fera sans doute apr�s-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'�tait pas morte. Apr�s l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire class�e et tout aura rev�tu une allure plus officielle. J'ai pris l'autobus � deux heures. Il faisait tr�s chaud. J'ai mang� au restaurant, chez C�leste, comme d'habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et C�leste m'a dit : � On n'a qu'une m�re. � Quand je suis parti, ils m'ont accompagn� � la porte. J'�tais un peu �tourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois. J'ai couru pour ne pas manquer le d�part. Cette h�te, cette course, c'est � cause de tout cela sans doute, ajout� aux cahots, � l'odeur d'essence, � la r�verb�ration de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis r�veill�, j'�tais tass� contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demand� si je venais de loin. J'ai dit � oui � pour n'avoir plus � parler. L'asile est � deux kilom�tres du village. J'ai fait le chemin � pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il �tait occup�, j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parl� et ensuite, j'ai vu le directeur : il m'a re�u dans son bureau. C'�tait un petit vieux, avec la L�gion d'honneur. Il m'a regard� de ses yeux clairs. Puis il m'a serr� la main qu'il a gard�e si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consult� un dossier et m'a dit : � Mme Meursault est entr�e ici il y a trois ans. Vous �tiez son seul soutien. � J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commenc� � lui expliquer. Mais il m'a interrompu : � Vous n'avez pas � vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier de votre m�re. Vous ne pouviez subvenir � ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle �tait plus heureuse ici. � J'ai dit : � Oui, monsieur le Directeur. � Il a ajout� : � Vous savez, elle avait des amis, des gens de son �ge. Elle pouvait partager avec eux des int�r�ts qui sont d'un autre temps. Vous �tes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous. � C'�tait vrai. Quand elle �tait � la maison, maman passait son temps � me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours o� elle �tait � l'asile, elle pleurait souvent. Mais c'�tait � cause de l'habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleur� si on l'avait retir�e de l'asile. Toujours � cause de l'habitude. C'est un peu pour cela que dans la derni�re ann�e je n'y suis presque plus all�. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche - sans compter l'effort pour aller � l'autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route. Le directeur m'a encore parl�. Mais je ne l'�coutais presque plus. Puis il m'a dit : � Je suppose que vous voulez voir votre m�re. � Je me suis lev� sans rien dire et il m'a pr�c�d� vers la porte. Dans l'escalier, il m'a expliqu� : � Nous l'avons transport�e dans notre petite morgue. Pour ne pas impressionner les autres. Chaque fois qu'un pensionnaire meurt, les autres sont nerveux pendant deux ou trois jours. Et �a rend le service difficile. � Nous avons travers� une cour o� il y avait beaucoup de vieillards, bavardant par petits groupes. Ils se taisaient quand nous passions. Et derri�re nous, les conversations reprenaient. On aurait dit d'un jacassement assourdi de perruches. � la porte d'un petit b�timent, le directeur m'a quitt� : � Je vous laisse, monsieur Meursault. Je suis � votre disposition dans mon bureau. En principe, l'enterrement est fix� � dix heures du matin. Nous avons pens� que vous pourrez ainsi veiller la disparue. Un dernier mot : votre m�re a, para�t-il, exprim� souvent � ses compagnons le d�sir d'�tre enterr�e religieusement. J'ai pris sur moi, de faire le n�cessaire. Mais je voulais vous en informer. � Je l'ai remerci�. Maman, sans �tre ath�e, n'avait jamais pens� de son vivant � la religion. Je suis entr�. C'�tait une salle tr�s claire, blanchie � la chaux et recouverte d'une verri�re. Elle �tait meubl�e de chaises et de chevalets en forme de X. Deux d'entre eux, au centre, supportaient une bi�re recouverte de son couvercle. On voyait seulement des vis brillantes, � peine enfonc�es, se d�tacher sur les planches pass�es au brou de noix. Pr�s de la bi�re, il y avait une infirmi�re arabe en sarrau blanc, un foulard de couleur vive sur la t�te. � ce moment, le concierge est entr� derri�re mon dos. Il avait d� courir. Il a b�gay� un peu : � On l'a couverte, mais je dois d�visser la bi�re pour que vous puissiez la voir. � Il s'approchait de la bi�re quand je l'ai arr�t�. Il m'a dit : � Vous ne voulez pas ? � J'ai r�pondu : � Non. � Il s'est interrompu et j'�tais g�n� parce que je sentais que je n'aurais pas d� dire cela. Au bout d'un moment, il m'a regard� et il m'a demand� : � Pourquoi ? � mais sans reproche, comme s'il s'informait. J'ai dit : � Je ne sais pas. � Alors tortillant sa moustache blanche, il a d�clar� sans me regarder : � Je comprends. � Il avait de beaux yeux, bleu clair, et un teint un peu rouge. Il m'a donn� une chaise et lui-m�me s'est assis un peu en arri�re de moi. La garde s'est lev�e et s'est dirig�e vers la sortie. � ce moment, le concierge m'a dit : � C'est un chancre qu'elle a. � Comme je ne comprenais pas, j'ai regard� l'infirmi�re et j'ai vu qu'elle portait sous les yeux un bandeau qui faisait le tour de la t�te. � la hauteur du nez, le bandeau �tait plat. On ne voyait que la blancheur du bandeau dans son visage. Quand elle est partie, le concierge a parl� : � Je vais vous laisser seul. � Je ne sais pas quel geste j'ai fait, mais il est rest�, debout derri�re moi. Cette pr�sence dans mon dos me g�nait. La pi�ce �tait pleine d'une belle lumi�re de fin d'apr�s-midi. Deux frelons bourdonnaient contre la verri�re. Et je sentais le sommeil me gagner. J'ai dit au concierge, sans me retourner vers lui : � Il y a longtemps que vous �tes l� ? �Imm�diatement il a r�pondu : � Cinq ans � - comme s'il avait attendu depuis toujours ma demande. Ensuite, il a beaucoup bavard�. On l'aurait bien �tonn� en lui disant qu'il finirait concierge � l'asile de Marengo. Il avait soixante-quatre ans et il �tait Parisien. � ce moment je l'ai interrompu : � Ah, vous n'�tes pas d'ici ? � Puis je me suis souvenu qu'avant de me conduire chez le directeur, il m'avait parl� de maman. Il m'avait dit qu'il fallait l'enterrer tr�s vite, parce que dans la plaine il faisait chaud, surtout dans ce pays. C'est alors qu'il m'avait appris qu'il avait v�cu � Paris et qu'il avait du mal � l'oublier. � Paris, on reste avec le mort trois, quatre jours quelquefois. Ici on n'a pas le temps, on ne s'est pas fait � l'id�e que d�j� il faut courir derri�re le corbillard. Sa femme lui avait dit alors : � Tais-toi, ce ne sont pas des choses � raconter � Monsieur. �Le vieux avait rougi et s'�tait excus�. J'�tais intervenu pour dire : � Mais non. Mais non. � Je trouvais ce qu'il racontait juste et int�ressant. Dans la petite morgue, il m'a appris qu'il �tait entr� � l'asile comme indigent. Comme il se sentait valide, il s'�tait propos� pour cette place de concierge. Je lui ai fait remarquer qu'en somme il �tait un pensionnaire. Il m'a dit que non. J'avais d�j� �t� frapp� par la fa�on qu'il avait de dire : � ils �, � les autres �, et plus rarement � les vieux �, en parlant des pensionnaires dont certains n'�taient pas plus �g�s que lui. Mais naturellement, ce n'�tait pas la m�me chose. Lui �tait concierge, et, dans une certaine mesure, il avait des droits sur eux. La garde est entr�e � ce moment. Le soir �tait tomb� brusquement. Tr�s vite, la nuit s'�tait �paissie au-dessus de la verri�re. Le concierge a tourn� le commutateur et j'ai �t� aveugl� par l'�claboussement soudain de la lumi�re. Il m'a invit� � me rendre au r�fectoire pour d�ner. Mais je n'avais pas faim. Il m'a offert alors d'apporter une tasse de caf� au lait. Comme j'aime beaucoup le caf� au lait, j'ai accept� et il est revenu un moment apr�s avec un plateau. J'ai bu. J'ai eu alors envie de fumer. Mais j'ai h�sit� parce que je ne savais pas si je pouvais le faire devant maman. J'ai r�fl�chi, cela n'avait aucune importance. J'ai offert une cigarette au concierge et nous avons fum�. � un moment, il m'a dit : � Vous savez, les amis de Madame votre m�re vont venir la veiller aussi. C'est la coutume. Il faut que j'aille chercher des chaises et du caf� noir. � Je lui ai demand� si on pouvait �teindre une des lampes. L'�clat de la lumi�re sur les murs blancs me fatiguait. Il m'a dit que ce n'�tait pas possible. L'installation �tait ainsi faite : c'�tait tout ou rien. Je n'ai plus beaucoup fait attention � lui. Il est sorti, est revenu, a dispos� des chaises. Sur l'une d'elles, il a empil� des tasses autour d'une cafeti�re. Puis il s'est assis en face de moi, de l'autre c�t� de maman. La garde �tait aussi au fond, le dos tourn�. Je ne voyais pas ce qu'elle faisait. Mais au mouvement de ses bras, je pouvais croire qu'elle tricotait. Il faisait doux, le caf� m'avait r�chauff� et par la porte ouverte entrait une odeur de nuit et de fleurs. Je crois que j'ai somnol� un peu. C'est un fr�lement qui m'a r�veill�. D'avoir ferm� les yeux, la pi�ce m'a paru encore plus �clatante de blancheur. Devant moi, il n'y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une puret� blessante pour les yeux. C'est � ce moment que les amis de maman sont entr�s. Ils �taient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumi�re aveuglante. Ils se sont assis sans qu'aucune chaise grin��t. Je les voyais comme je n'ai jamais vu personne et pas un d�tail de leurs visages ou de leurs habits ne m'�chappait. Pourtant je ne les entendais pas et j'avais peine � croire � leur r�alit�. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait � la taille faisait encore ressortir leur ventre bomb�. Je n'avais encore jamais remarqu� � quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes �taient presque tous tr�s maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c'est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans �clat au milieu d'un nid de rides. Lorsqu'ils se sont assis, la plupart m'ont regard� et ont hoch� la t�te avec g�ne, les l�vres toutes mang�es par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s'ils me saluaient ou s'il s'agissait d'un tic. Je crois plut�t qu'ils me saluaient. C'est � ce moment que je me suis aper�u qu'ils �taient tous assis en face de moi � dodeliner de la t�te, autour du concierge. J'ai eu un moment l'impression ridicule qu'ils �taient l� pour me juger. Peu apr�s, une des femmes s'est mise � pleurer. Elle �tait au second rang, cach�e par une de ses compagnes, et je la voyais mal. Elle pleurait � petits cris, r�guli�rement : il me semblait qu'elle ne s'arr�terait jamais. Les autres avaient l'air de ne pas l'entendre. Ils �taient affaiss�s, mornes et silencieux. Ils regardaient la bi�re ou leur canne, ou n'importe quoi, mais ils ne regardaient que cela. La femme pleurait toujours. J'�tais tr�s �tonn� parce que je ne la connaissais pas. J'aurais voulu ne plus l'entendre. Pourtant je n'osais pas le lui dire. Le concierge s'est pench� vers elle, lui a parl�, mais elle a secou� la t�te, a bredouill� quelque chose, et a continu� de pleurer avec la m�me r�gularit�. Le concierge est venu alors de mon c�t�. Il s'est assis pr�s de moi. Apr�s un assez long moment, il m'a renseign� sans me regarder : � Elle �tait tr�s li�e avec Madame votre m�re. Elle dit que c'�tait sa seule amie ici et que maintenant elle n'a plus personne. � Nous sommes rest�s un long moment ainsi. Les soupirs et les sanglots de la femme se faisaient plus rares. Elle reniflait beaucoup. Elle s'est tue enfin. Je n'avais plus sommeil, mais j'�tais fatigu� et les reins me faisaient mal. � pr�sent c'�tait le silence de tous ces gens qui m'�tait p�nible. De temps en temps seulement, j'entendais un bruit singulier et je ne pouvais comprendre ce qu'il �tait. � la longue, j'ai fini par deviner que quelques-uns d'entre les vieillards su�aient l'int�rieur de leurs joues et laissaient �chapper ces clappements bizarres. Ils ne s'en apercevaient pas tant ils �taient absorb�s dans leurs pens�es. J'avais m�me l'impression que cette morte, couch�e au milieu d'eux, ne signifiait rien � leurs yeux. Mais je crois maintenant que c'�tait une impression fausse. Nous avons tous pris du caf�, servi par le concierge. Ensuite, je ne sais plus. La nuit a pass�. Je me souviens qu'� un moment j'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les vieillards dormaient tass�s sur eux-m�mes, � l'exception d'un seul qui, le menton sur le dos de ses mains agripp�es � la canne, me regardait fixement comme s'il n'attendait que mon r�veil. Puis j'ai encore dormi. Je me suis r�veill� parce que j'avais de plus en plus mal aux reins. Le jour glissait sur la verri�re. Peu apr�s, l'un des vieillards s'est r�veill� et il a beaucoup touss�. Il crachait dans un grand mouchoir � carreaux et chacun de ses crachats �tait comme un arrachement. Il a r�veill� les autres et le concierge a dit qu'ils devraient partir. Ils se sont lev�s. Cette veille incommode leur avait fait des visages de cendre. En sortant, et � mon grand �tonnement, ils m'ont tous serr� la main - comme si cette nuit o� nous n'avions pas �chang� un mot avait accru notre intimit�. J'�tais fatigu�. Le concierge m'a conduit chez lui et j'ai pu faire un peu de toilette. J'ai encore pris du caf� au lait qui �tait tr�s bon. Quand je suis sorti, le jour �tait compl�tement lev�. Au-dessus des collines qui s�parent Marengo de la mer, le ciel �tait plein de rougeurs. Et le vent qui passait au-dessus d'elles apportait ici une odeur de sel. C'�tait une belle journ�e qui se pr�parait. Il y avait longtemps que j'�tais all� � la campagne et je sentais quel plaisir j'aurais pris � me promener s'il n'y avait pas eu maman. Mais j'ai attendu dans la cour, sous un platane. Je respirais l'odeur de la terre fra�che et je n'avais plus sommeil. J'ai pens� aux coll�gues du bureau. � cette heure, ils se levaient pour aller au travail : pour moi c'�tait toujours l'heure la plus difficile. J'ai encore r�fl�chi un peu � ces choses, mais j'ai �t� distrait par une cloche qui sonnait � l'int�rieur, des b�timents. Il y a eu du remue-m�nage derri�re les fen�tres, puis tout s'est calm�. Le soleil �tait mont� un peu plus dans le ciel : il commen�ait � chauffer mes pieds. Le concierge a travers� la cour et m'a dit que le directeur me demandait. Je suis all� dans son bureau. Il m'a fait signer un certain nombre de pi�ces. J'ai vu qu'il �tait habill� de noir avec un pantalon ray�. Il a pris le t�l�phone en main et il m'a interpell� : � Les employ�s des pompes fun�bres sont l� depuis un moment. Je vais leur demander de venir fermer la bi�re. Voulez-vous auparavant voir votre m�re une derni�re fois ? � J'ai dit non. Il a ordonn� dans le t�l�phone en baissant la voix : � Figeac, dites aux hommes qu'ils peuvent aller. � Ensuite il m'a dit qu'il assisterait � l'enterrement et je l'ai remerci�. Il s'est assis derri�re son bureau, il a crois� ses petites jambes. Il m'a averti que moi et lui serions seuls, avec l'infirmi�re de service. En principe, les pensionnaires ne devaient pas assister aux enterrements. Il les laissait seulement veiller : � C'est une question d'humanit� �, a-t-il remarqu�. Mais en l'esp�ce, il avait accord� l'autorisation de suivre le convoi � un vieil ami de maman : � Thomas P�rez. � Ici, le directeur a souri. Il m'a dit : � Vous comprenez, c'est un sentiment un peu pu�ril. Mais lui et votre m�re ne se quittaient gu�re. � l'asile, on les plaisantait, on disait � P�rez : � C'est votre fianc�e. � Lui riait. �a leur faisait plaisir. Et le fait est que la mort de Mme Meursault l'a beaucoup affect�. Je n'ai pas cru devoir lui refuser l'autorisation. Mais sur le conseil du m�decin visiteur, je lui ai interdit la veill�e d'hier. � Nous sommes rest�s silencieux assez longtemps. Le directeur s'est lev� et a regard� par la fen�tre de son bureau. � un moment, il a observ� : � Voil� d�j� le cur� de Marengo. Il est en avance. � Il m'a pr�venu qu'il faudrait au moins trois quarts d'heure de marche pour aller � l'�glise qui est au village m�me. Nous sommes descendus. Devant le b�timent, il y avait le cur� et deux enfants de chSur. L'un de ceux-ci tenait un encensoir et le pr�tre se baissait vers lui pour r�gler la longueur de la cha�ne d'argent. Quand nous sommes arriv�s, le pr�tre s'est relev�. Il m'a appel� � mon fils � et m'a dit quelques mots. Il est entr� ; je l'ai suivi. J'ai vu d'un coup que les vis de la bi�re �taient enfonc�es et qu'il y avait quatre hommes noirs dans la pi�ce. J'ai entendu en m�me temps le directeur me dire que la voiture attendait sur la route et le pr�tre commencer ses pri�res. � partir de ce moment, tout est all� tr�s vite. Les hommes se sont avanc�s vers la bi�re avec un drap. Le pr�tre, ses suivants, le directeur et moi-m�me sommes sortis. Devant la porte, il y avait une dame que je ne connaissais pas : � M. Meursault �, a dit le directeur. Je n'ai pas entendu le nom de cette dame et j'ai compris seulement qu'elle �tait infirmi�re d�l�gu�e. Elle a inclin� sans un sourire son visage osseux et long. Puis nous nous sommes rang�s pour laisser passer le corps. Nous avons suivi les porteurs et nous sommes sortis de l'asile. Devant la porte, il y avait la voiture. Vernie, oblongue et brillante, elle faisait penser � un plumier. � c�t� d'elle, il y avait l'ordonnateur, petit homme aux habits ridicules, et un vieillard � l'allure emprunt�e. J'ai compris que c'�tait M. P�rez. Il avait un feutre mou � la calotte ronde et aux ailes larges (il l'a �t� quand la bi�re a pass� la porte), un costume dont le pantalon tirebouchonnait sur les souliers et un nSud d'�toffe noire trop petit pour sa chemise � grand col blanc. Ses l�vres tremblaient au-dessous d'un nez truff� de points noirs. Ses cheveux blancs assez fins laissaient passer de curieuses oreilles ballantes et mal ourl�es dont la couleur rouge sang dans ce visage blafard me frappa. L'ordonnateur nous donna nos places. Le cur� marchait en avant, puis la voiture. Autour d'elle, les quatre hommes. Derri�re, le directeur, moi-m�me et, fermant la marche, l'infirmi�re d�l�gu�e et M. P�rez. Le ciel �tait d�j� plein de soleil. Il commen�ait � peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement. Je ne sais pas pourquoi nous avons attendu assez longtemps avant de nous mettre en marche. J'avais chaud sous mes v�tements sombres. Le petit vieux, qui s'�tait recouvert, a de nouveau �t� son chapeau. Je m'�tais un peu tourn� de son c�t�, et je le regardais lorsque le directeur m'a parl� de lui. Il m'a dit que souvent ma m�re et M. P�rez allaient se promener le soir jusqu'au village, accompagn�s d'une infirmi�re. Je regardais la campagne autour de moi. � travers les lignes de cypr�s qui menaient aux collines pr�s du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et bien dessin�es, je comprenais maman. Le soir, dans ce pays, devait �tre comme une tr�ve m�lancolique. Aujourd'hui, le soleil d�bordant qui faisait tressaillir le paysage le rendait inhumain et d�primant. Nous nous sommes mis en marche. C'est � ce moment que je me suis aper�u que P�rez claudiquait l�g�rement. La voiture, peu � peu, prenait de la vitesse et le vieillard perdait du terrain. L'un des hommes qui entouraient la voiture s'�tait laiss� d�passer aussi et marchait maintenant � mon niveau. J'�tais surpris de la rapidit� avec laquelle le soleil montait dans le ciel. Je me suis aper�u qu'il y avait d�j� longtemps que la campagne bourdonnait du chant des insectes et de cr�pitements d'herbe. La sueur coulait sur mes joues. Comme je n'avais pas de chapeau, je m'�ventais avec mon mouchoir. L'employ� des pompes fun�bres m'a dit alors quelque chose que je n'ai pas entendu. En m�me temps, il s'essuyait le cr�ne avec un mouchoir qu'il tenait dans sa main gauche, la main droite soulevant le bord de sa casquette. Je lui ai dit : � Comment ? �Il a r�p�t� en montrant le ciel : � �a tape. � J'ai dit : � Oui. �Un peu apr�s, il m'a demand�e : � C'est votre m�re qui est l� ? � J'ai encore dit : � Oui. � � Elle �tait vieille ? � J'ai r�pondu : � Comme �a �, parce que je ne savais pas le chiffre exact. Ensuite, il s'est tu. Je me suis retourn� et j'ai vu le vieux P�rez � une cinquantaine de m�tres derri�re nous. Il se h�tait en balan�ant son feutre � bout de bras. J'ai regard� aussi le directeur. Il marchait avec beaucoup de dignit�, sans un geste inutile. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, mais il ne les essuyait pas. Il me semblait que le convoi marchait un peu plus vite. Autour de moi, c'�tait toujours la m�me campagne lumineuse gorg�e de soleil. L'�clat du ciel �tait insoutenable. � un moment donn�, nous sommes pass�s sur une partie de la route qui avait �t� r�cemment refaite. Le soleil avait fait �clater le goudron. Les pieds y enfon�aient et laissaient ouverte sa pulpe brillante. Au-dessus de la voiture, le chapeau du cocher, en cuir bouilli, semblait avoir �t� p�tri dans cette boue noire. J'�tais un peu perdu entre le ciel bleu et blanc et la monotonie de ces couleurs, noir gluant du goudron ouvert, noir terne des habits, noir laque de la voiture. Tout cela, le soleil, l'odeur de cuir et de crottin de la voiture, celle du vernis et celle de l'encens, la fatigue d'une nuit d'insomnie, me troublait le regard et les id�es. Je me suis retourn� une fois de plus : P�rez m'a paru tr�s loin, perdu dans une nu�e de chaleur, puis je ne l'ai plus aper�u. Je l'ai cherch� du regard et j'ai vu qu'il avait quitt� la route et pris � travers champs. J'ai constat� aussi que devant moi la route tournait. J'ai compris que P�rez qui connaissait le pays coupait au plus court pour nous rattraper. Au tournant il nous avait rejoints. Puis nous l'avons perdu. Il a repris encore � travers champs et comme cela plusieurs fois. Moi, je sentais le sang qui me battait aux tempes. Tout s'est pass� ensuite avec tant de pr�cipitation, de certitude et de naturel, que je ne me souviens plus de rien. Une chose seulement : � l'entr�e du village, l'infirmi�re d�l�gu�e m'a parl�. Elle avait une voix singuli�re qui n'allait pas avec son visage, une voix m�lodieuse et tremblante. Elle m'a dit : � Si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop vite, on est en transpiration et dans l'�glise on attrape un chaud et froid. � Elle avait raison. Il n'y avait pas d'issue. J'ai encore gard� quelques images de cette journ�e : par exemple, le visage de P�rez quand, pour la derni�re fois, il nous a rejoints pr�s du village. De grosses larmes d'�nervement et de peine ruisselaient sur ses joues. Mais, � cause des rides, elles ne s'�coulaient pas. Elles s'�talaient, se rejoignaient et formaient un vernis d'eau sur ce visage d�truit. Il y a eu encore l'�glise et les villageois sur les trottoirs, les g�raniums rouges sur les tombes du cimeti�re, l'�vanouissement de P�rez (on e�t dit un pantin disloqu�), la terre couleur de sang qui roulait sur la bi�re de maman, la chair blanche des racines qui s'y m�laient, encore du monde, des voix, le village, l'attente devant un caf�, l'incessant ronflement du moteur, et ma joie quand l'autobus est entr� dans le nid de lumi�res d'Alger et que j'ai pens� que j'allais me coucher et dormir pendant douze heures.
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